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Mémoire de microscope

Les dix paroles du fond du passé, Dix Commandements pour une Vie paisible
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LES LARMES DU CAPITAINE

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Février est parti, aussi trempé qu'à son arrivée. Il ne fait pas froid. Tout est gris et humide. Il faut qu'il gèle. Il faut qu'il neige. Nous souffrons d'une carence en scintillements féeriques, en blancs cristaux. Mars va encore se moquer du monde, se vautrer entre deux saisons qui n'en sont plus.

Pendant que notre laborantine manipule ses chers microbes, le ciel bas continue de descendre, toujours plus bas. Le jour glisse sans s'être vraiment levé. C'est une journée en robe de chambre. La flamme ronronne dans la moite chaleur du local trop tranquille. Le fil de platine rougit, puis grésille, inexorablement, du feu aux géloses et des géloses au feu. Son va-et-vient égrène le temps. Une pile de boîtes diminue, l'autre augmente, du travail en attente au travail fini. Grise, elle aussi, l'activité coule entre les mains agiles, mais indifférentes de la technicienne. Le soir sera venu depuis longtemps quand elles couperont l'éclairage. Elles non plus n'en peuvent plus de vieillir entre le sombre et l'obscure.

Le téléphone sonne. Joséphine sursaute. Qui est-ce ? Ne cours pas, ma fille, il s'agit sûrement encore d'un emmerdement.

- La bactério, bonjour !

- Bonjour Mademoiselle, le docteur Médistock à l'appareil …

Après avoir répondu aux questions sans intérêt du médecin, Joséphine se remet au travail.

Deux mois plus tard, la flamme du bec Bunzen rougit encore et toujours le fil de platine qui grésille de plus belle au contact de la gélose. La laborantine le pose maintenant, bien délicatement, sur une fine colonie plus petite qu'une tête d'épingle. Elle prélève des microbes qu'elle étale ensuite sur la surface vierge d'une boîte rose. La flamme purificatrice rougit une fois de plus le fil. Les gestes rituels sont ainsi répétés et répétés…

Déjà douze heures trente ! Notre technicienne pose tout là et va dîner. Elle se languit de Rémy.

Au réfectoire, les chimistes discutent avec animation de la nouvelle machine, celle qui va arriver et qui fera tout. Va-t-on licencier du personnel ? Cette question angoissante, grand problème de la modernisation, est débattue avec véhémence pendant la pause de midi et un peu plus. Puis, l'esprit assombri par tous ces soucis, chacun regagne son poste. L'ambiance est lourde.

Installée face à la fenêtre, pensive, Joséphine se détache peu à peu de sa tâche pour fixer le ciel vagabond. Les mouvements de l'anse de platine deviennent désordonnés. La technicienne vogue dehors, le corps dedans. L'air du temps a quelque chose de particulier. Que se passe-t-il ?

Bien sûr, le prunellier a fleuri avant que l'hiver ne finisse. Et puis ?

Les gifles cinglantes de mars ont laissé leurs empreintes jusqu'en mai. Bonhomme hiver a fait la nique au printemps, rendant les esprits méchants. L'aubépine en fleur réchauffe à peine le cœur.

Joséphine se demande comment tout cela va finir. Mais voici que le dernier des "Saints de Glace", furieux de la grogne populaire, préparent pour sa fête les pires démons de sa composition.

 

Petit à petit, des nuages gris-bleu entourent la ville. Des plaintes lointaines hantent l'horizon. Plus rien ne bouge, ni dehors, ni dedans. Mais où sont les oiseaux ?

Un orage se prépare. Un orage sans éclairs. Il est encore très éloigné et pourtant si terrifiant ! Sans avoir l'air d'avancer, il resserre son étau de nuages. La lumière devient jaune, d'un jaune sombre, un gris soufré d'un autre monde. Joséphine, pourtant d'un naturel impavide, en a le souffle coupé. La situation est trop exceptionnelle pour travailler. Elle arrête la flamme.

Tout à coup, un crépitement précède une impression d'averse. De grandes taches noires mouillent la route. Des larmes blanches et tranchantes fendent l'air de soufre. Puis, tout à coup, dans un fracas cinglant, des grêlons énormes rebondissent, même sur les vitres. Joséphine recule. Vont-elles résister ?

Le tonnerre reste à l'écart. Ses plaintes lointaines sont lugubres.

Voilà que des craquements de plus en plus forts percutent, tels des coups de fouet, le grand tambour atmosphérique. Pourtant les éclairs ne sont pas effrayants, mais les vagues des lumières et des sons se confondent dans le martèlement toujours plus terrifiant du désastre glacé qui s'abat sur la ville.

Soudain, dans une lumière rouge, la foudre claque sur le bâtiment. Cela craque comme du bois sec qui se tordrait jusqu'à l'éclatement dans les vapeurs de l'enfer. La païenne Joséphine se rappelle les précautions dont s'entouraient les vieux couillons. Elle s'écarte des fenêtres, des prises de courant, des aspérités métalliques et se retrouve ainsi, sans en avoir l'air, dans la cage d'escalier. Serait-ce d'autres couillons ? Il y a là affluence.

- Est-ce prudent de sortir par ce temps ?

- Tu es folle ! Regarde les grêlons !

De flux en reflux de la cage d'escalier aux fenêtres, le nez pointé vers la porte, les oreilles tendues, ils ont tous envie de sortir, mais Jupiter les retient.

Un craquement plus terrible, sec et profond, provoque un reflux plus net. Puis le ciel s'éclaircit, le voile déchiré laisse passer quelques rayons d'un pâle soleil. Les derniers grêlons rebondissent, tels des diamants et c'est tout.

Les tabliers blancs sortent, le pharmacien entête. Quel désastre ! Les pauvres tulipes du parc sont déchiquetées. Leurs débris jonchent le sol mouillé. L'herbe est écrasée. Mais… la terre fume déjà, comme si elle voulait rendre au ciel ses gifles en caresses. Les impertinents grêlons, gênés et penauds, fondent en larmes, honteux de leur colère futile.

Joséphine s'est écartée de ses collègues. Ces derniers ne semblent pas comprendre. Ils ne voient que les tulipes détruites. La nature vient de vivre un moment douloureux. Pourtant, elle se réveille aussitôt avec le sourire. Elle s'épanouit dans un éclat plein de promesses. Un frétillement de joie emplit le cœur de la laborantine. Elle se remet prestement au travail. Vite terminer la journée. Vite sortir.

Vite, vite, dehors attend ! Les microbes sont bousculés par le balai de l'empressement, avant de rejoindre un sommeil tiède et prolifique dans l'étuve. Heureusement, il n'y a pas de cas problématique aujourd'hui.

La table désinfectée, Joséphine jette son tablier au vestiaire et se précipite chez elle. Sans se changer, elle enfourche sa moto et prend le chemin de la campagne.

Elle roule doucement, respire profondément. Les senteurs de la terre lui tournent la tête. Le ciel a pleuré en crachant sa douleur, mais maintenant, l'hémorragie de son cœur blessé s'est tarie. L'apaisement est doux. L'herbe plus verte, toute neuve, scintille de promesses espiègles. Les tulipes du parc sont mortes, mais la campagne plus robuste a résisté et paraît encore plus forte. Les céréales d'hiver, loin d'être écrasées, pointent leurs feuilles tendres et perlées vers le soleil qui, pour la première fois de l'année, est vraiment doré. L'eau ruisselle, vivace sur la route mouillée. Joséphine s'arrête pour écouter. Le bruit aussi est doux : L'écoulement dans les ravines est un harmonica que les oiseaux accompagnent de fantaisies joyeuses.

 

Notre laborantine est maintenant devant sa flamme. Elle pense, le cœur plein de nuages. Le regard sombre de Rémy plane sur son jardin méthodique. Il ne faut pas que son ombre perturbe le développement des microbes. D'un geste imaginaire, Joséphine chasse le rêve et rétablit le réalisme dans tous ses pouvoirs. Le fil de platine rougit dans l'âtre de maître Bunzen, puis crépite sous une gélose rouge. Des centaines de créatures invisibles sont ensuite disséminées sur leur lit douillet où elles proliféreront grassement. Deux yeux doux fixent encore les pensées de la technicienne. Le métal flamboie à nouveau. On frappe à la porte.

- Entrez !

Le docteur Rémy paraît. Le cœur de Joséphine sautille :

- Bonjour Docteur !

- Bonjour ! Comment allez-vous ?

- Bien ! Ah-ah ! Vous m'apportez du travail.

- J'en suis navré !

Son ami parti, Joséphine ne pourra pas rêver longtemps de la douce visite, car aujourd'hui, le grand chef blanc promène ses talents de comédien à travers le laboratoire. Même à travers sa porte close, la laborantine pourtant très absorbée, n'y échappera pas : Le patron fait son entrée. Sans respect aucun pour la paisible ambiance de travail, il pose une question qui n'a rien de professionnel :

- Savez-vous pourquoi un américain de septante-cinq ans parvient à se marier pour la vingt-cinquième fois ?

- Il ne sait probablement pas garder une femme ?

- Pas du tout ! Il vit en Afrique du Nord.

- Et Alors ? Je ne vois toujours pas.

- Il vit en Afrique.

- Je ne vois pas.

- Je vais vous présenter les choses autrement : Sa nouvelle femme est jeune. Elle est belle et intelligente. En plus elle est européenne. On peut comprendre qu'il se laisse séduire facilement. Mais elle, à votre avis, pourquoi l'épouse-t-elle ?

- Il est peut-être riche ?

- Il l'est, mais elle est plus riche encore.

- Je ne sais pas.

- N'oubliez pas qu'il s'est déjà marié vingt-quatre fois et qu'il habite en Afrique du Nord.

Joséphine hausse les épaules :

- Je ne sais pas

- C'est pour regarder passer la caravane !

Le médecin s'étouffe dans son rire qui lui vient du fond du ventre. La démarche agitée par des soubresauts hilares, il quitte la bactério et se dirige vers la chimie. Quelques minutes plus tard, Joséphine entend les rires associés du grand chef et de Popol, puis la progression patronale à travers le laboratoire. Curieuse, elle se précipite vers le chimiste :

- Vous avez compris sa blague, vous ?

- Absolument pas ! J'ai rit pour ne pas le contrarier.

Un peu plus tard, alors qu'elle se trouve au secrétariat, on y commente justement la dernière du patron. Une secrétaire l'interroge :

- Est-ce que le patron t'a raconté la blague de la caravane ?

- Oui, mais je n'y ai rien compris.

- Moi non plus ! Tu devrais lui demander des explications.

Arrive justement le champion humoriste, suivi par le dévoué Popol. Joséphine suit le conseil de la secrétaire : Elle l'interpelle :

- Monsieur, personne n'a rien compris à votre plaisanterie. Ne voudriez-vous pas nous l'expliquer ?

- De votre part, pareille incompréhension ne m'étonne pas. Mais les autres ? Et vous, Monsieur Pol ?

Le brave homme est penaud. Un sourire contrit au coin des lèvres, il répond contre son goût :

- Je dois dire que pas vraiment, non.

Le chef blanc lui exprime le mépris qu'il mérite par un regard insistant qu'il détache lentement par une rotation des yeux, sans bouger la tête. Il fixe le sol, puis observe tout le monde. C'est son truc.

- Un petit rire lui échappe :

- Vous n'avez pas compris ?

- Non.

- Non.

- Non.

Tous affichent une mine humble et interrogative. Popol, gêné d'avoir été surpris en défaut, sort discrètement. Quand tout le monde a répondu, le patron s'en donne à cœur joie.

- Je vous pensais plus vives.

- Joséphine :

- Que voulez-vous ! Ce n'est pas donné à tout le monde !

Elle hausse les bras et les épaules pour mieux exprimer la craintive incapacité collective.

Le patron livre enfin ce qui pour lui est évident :

- Voyons, elle est lesbienne.

Joséphine, les yeux ronds ouverts :

- Je ne comprends toujours pas.

Le couperet tombe :

- Vous ne comprendrez jamais ce qui dépasse le niveau des microbes !

Suivi par son fidèle public, il éclate d'un rire redoublé. Quant à la demeurée, elle exprime toujours son incompréhension par une mimique comique.

Ah, le patron !

Pourtant, au fur et à mesure que l'été chauffera ses vieux os, sa paillardise cédera la place aux foudres de sa colère. C'est que, contre sa volonté, il est mis à la retraite. "Injustement anticipée", dit-il. "Méritée", rétorque la direction de l'hôpital.

 

Cette dernière n'a pas estimé nécessaire de fêter l'événement, mais le personnel du laboratoire, malgré tous les différents inhérents à un aussi long règne, a jugé inconvenant de laisser partir une pareille personnalité sans les honneurs d'une cérémonie.

Bien sûr, il a été un patron difficile. Intransigeant, autoritaire.

Bien sûr, il ignorait la fatigue de ses fourmis. Avec lui, il fallait toujours en faire plus et mieux.

Oui, il terrorisait tout le monde, sauf... les interrorisables !

Mais, il y a près de trente ans, il a fondé ce laboratoire. A l'époque, il travaillait avec une seule laborantine et pas de machines. Actuellement l'équipement est très sophistiqué et quinze techniciens s'affairent au dur labeur, tandis que quatre secrétaires martèlent des claviers d'ordinateur à longueur de journée. Allons, messieurs les gestionnaires ! Le bilan est-il si mauvais ? Les bénéfices ne sont-ils pas plantureux ? Ah ! Les honoraires du patron aussi. C'est ça qui vous dérange.

La direction voit loin et large : récupérer la part indécente du patron, élargir la clientèle et augmenter le nombre de paramètres d'analyses effectués sur place.

Le patron estimait inconvenant de la part d'un médecin de démarcher auprès de ses confrères. Ceux qui voulaient venir, venaient pour la qualité des services ou par sympathie. Un laboratoire n'est pas une boutique. De la dignité, Messieurs, s'il vous plaît !

Jusqu'à présent, les biologistes ont régulièrement introduit de nouvelles analyses, mais en douceur, sans précipitation : Les techniciens recevaient selon leurs mérites l'honneur de tester telle ou telle nouvelle technique. Après maints et maints essais, elle était adoptée ou rejetée. Le pharmacien hésitait souvent, parfois un peu trop. Avant de donner le feu vert, il demandait des vérifications et encore des vérifications. Cela prenait du temps. Mais rien ne sert de courir, Messieurs ! Il faut arriver juste.

En ce qui concerne l'achat d'équipement, le patron contestait systématiquement le choix de la direction. Selon lui, cette dernière n'avait pas à choisir. C'était à lui de le faire ! Quand il le jugeait nécessaire, il décidait d'acquérir du matériel. Il sollicitait les firmes, s'entretenait avec ses acolytes, parfois aussi avec les techniciens concernés. La direction fixait également son propre choix. Il était forcément différent de celui du médecin. S'ensuivaient alors des discussions de sourds. Cela traînait. Les laborantins devaient s'accommoder du manque de moyens mis à leur disposition jusqu'à ce que la guerre soit finie.

Vous savez maintenant pourquoi le contrat du grand chef blanc a été prématurément rompu : Le conseil d'administration veut plus de sous et un meilleur contrôle du laboratoire. Le jeune directeur a soif de pouvoir. Il faut dire que le vieux renard se moquait de lui, même devant le monde, ce qui est tout à fait inadmissible. "Qu'il fasse sa médecine avant d'oser me contrarier !" Ouie-You-youie !

A l'écart des querelles des chefs, le personnel a décidé de fêter le patron déchu, de lui proclamer la reconnaissance des travailleurs laborieux.

La cérémonie, intime, a été émouvante. Dans un élan fraternel, l'équipe solidaire a fait jaillir des petites perles cristallines au coin des yeux de l'homme en blanc. Le monstre sacré a été ébranlé. Chacun a pu voir, là en face, sur la chaise patronale, un ami ou un père, un homme, quoi ! Pourquoi le tonitruant n'a-t-il pas craqué plus tôt ? Pourquoi tant d'amidon pendant d'aussi nombreuses années ?

à la minute où le grand chef blanc n'a plus été le patron, il est devenu sympathique aux yeux d'un équipage sans capitaine, un équipage soudé comme jamais par les deux larmes d'un roc dur et sec.

Maintenant, dans le navire sans commandant, chacun est à son poste en attendant qu'arrive un jeune battant.

Le nouvel an nous nous l'amènera.

 

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